Nous ne savons rien - et si nous lisions vraiment ? - Le Mot Juste
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Nous ne savons rien – et si nous lisions vraiment ?

Nous ne savons rien – et si nous lisions vraiment ?

AU BOUT DU COMPTE, ON S’IMAGINE QU’ÊTRE SÉLECTIF C’EST SE DONNER LA CHANCE D’ÊTRE PLUS ATTENTIF ENVERS MOINS DE CHOSES. N’EN OUBLIERAIT-ON PAS PLUTÔT DE REGARDER CE QU’IL SE PASSE VRAIMENT SOUS NOS YEUX ?

Maintenant que nous sommes tous ultra-connectés, via tous les réseaux sociaux et les différents appareils technologiques, nous n’avons plus « d’excuse » si nous nous trouvons injoignables. Nous sommes impardonnables de ne jamais rappeler, de ne pas donner suite à un message non lu, de ne pas écouter une note vocale. Pourtant, je crois que puisque l’opportunité nous est offerte à ce jour de ne jamais vraiment traiter les choses en direct -excepté les interactions humaines- sinon en avance ou en décalé, nous avons le luxe de « se mettre en condition ». Vous savez d’avance que ce message laissé sur votre répondeur va vous apporter une dose de stress. Certes, il vaut mieux s’en débarrasser au plus vite mais vous vous connaissez suffisamment pour savoir que cela va briser le rythme de travail auquel vous vous astreignez. Soit, une fois ce boulot fini, vous l’écouterez. Vous acceptez donc le risque de passer à côté d’une information qui pourrait changer la face de l’heure à suivre tandis que vous abattez ce boulot. Autre scénario, vous êtes usé par cette journée et voilà que votre téléphone vous notifie du message d’un proche. Ami, parent, conjoint : entendre cette voix vous apaisera. Vous la mettez de côté selon votre degré de détresse (si tant est que vous soyez déjà à l’agonie, vous l’écouterez tout de go, demandant du rab par le biais d’une réponse enthousiaste), une sorte de little treat.

Alors, on en vient à lire entre les lignes, à écouter entre les lignes. Puis, devant cette overdose d’informations, l’oeil comme l’oreille sont devenus deux petits soldats qui font leur maximum pour garder le fort debout : laisser entrer les informations utiles, rejeter celles dont nous n’avons pas besoin, mettre de côté celles que l’on traitera un jour, repousser celles qui sont de trop. PopPopPop, voilà les veines qui éclatent dans l’oeil, les tympans qui s’usent. Survie du fort oblige, personnellement, je suis devenue extra-sélective.

A l’école, je lisais un livre de poche tous les deux-trois jours, selon la fréquence à laquelle ma mère se rendait en grande surface. De l’adolescence jusqu’au sortir de l’université, je me farcissais des pavés, d’abord fictionnels puis des essais sur la dynamique du sonnet. Plus c’était lourd, instructif, plus cela me demandait de (me) creuser (la tête autant que) la matière littéraire pour en extraire un minéral précieux, l’accès à un savoir nouveau, plus je lisais avec ferveur. Jeune adulte, j’ai commencé à lire pour embrasser la diversité du monde. Selon ma préoccupation psychologique du moment, j’étais irrésistiblement attirée par le phénomène que je voulais étudier. Le voyage, la dépression, le vide, la relation amoureuse, l’obsession, la spiritualité, le métier d’écrivain…

Depuis peu, j’ai voulu lire pour me distraire. Et pourtant, je peine. Face à ce livre considéré comme le « premier grand roman américain » et qui dépeint le fantasme ultime de tout homme, pouvoir passer du corps de l’un au corps de l’autre, incessamment, soit l’immortalité permise par la réincarnation directe, consciente et choisie, je peine*. Ce devait être un voyage et je me retrouve comme une touriste déçue par les promesses que lui ont tenu les dépliants de l’agence de voyage. Je ne parviens pas à m’immerger. Pas jusqu’aux genoux, jusqu’à être piégée dans mon histoire et ne plus vouloir en sortir, lire au-delà de minuit, lampe de chevet allumée. Lire 4 chapitres d’une traite relève du succès. Quand je calcule le nombre de pages tournées (52), mon succès se minabilise…

Mon activité professionnelle est née de ce que j’aime le plus faire : autrement dit, je parle, je lis et j’écris non stop. Lorsque j’ai du temps libre, il m’est terriblement difficile de lire avec plaisir, sans sursauter toutes les 3 pages à l’idée de transformer ce que je viens d’imaginer en projet pour mon travail. Je ne vous parle même pas de l’effort mental induit par la tentation de regarder son écran de téléphone toutes les minutes. Au bout du compte, on s’imagine qu’être sélectif c’est se donner la chance d’être plus attentif envers moins de choses. N’en oublierait-on pas plutôt de regarder ce qu’il se passe vraiment sous nos yeux ?

L’hiver dernier, je confiais à l’un de mes speakers mon petit coup de coeur pour un prof de yoga dont je suis les cours lorsque je suis à l’étranger. C’est toujours plus stimulant d’être guidé par une personne dont l’aura nous attire, sans que l’on sache pourquoi. Ce béguin d’adolescente qui consistait uniquement à se régaler visuellement m’a faite suivre cet homme sur les réseaux sociaux. Par chance, son aura s’y retrouve et son univers intérieur me parle, tout comme ses projets. Vous m’auriez interrogée à son sujet, je n’aurais pas su dire grand chose de plus que ce qui est noté dans sa biographie. Mais j’aurais pu citer les deux derniers lieux du globe où il a tenu une retraite, ou l’enseignement que j’ai tiré de son dernier post marquant. Du reste, il y apparaissait plein de larmes, une chanson lui rappelant sa mère, dont il est séparé par un océan. Quel homme touchant assumant ses émotions… Des mois plus tard : un nouveau post, que je lis en diagonale : « the passing of my mom » ( le décès de ma mère). Ah. Aurais-je manqué quelque chose ? Indéniablement. Les larmes exprimaient un manque plus cruel et définitif que je ne l’avais pensé. Cela m’a fait tout drôle. Si nous n’avons qu’une vision biaisée de la vie des autres via les réseaux sociaux et que nous ne nous montrons pas attentifs à ce qui nous est donné par-dessus le marché, alors nous ne savons RIEN.

J’avais 20 ans lorsque j’ai dit à l’écrivain et ami Arno Bertina (après avoir lu La Bibliothèque de Babel de Borges) « c’est atroce de penser à tous les livres qui existent et de savoir que nous ne pourrons jamais tous les lire ». Sa réponse, « oh non, c’est une chance ! C’est plutôt réconfortant de se dire que quoique nous lisions, il en restera toujours à découvrir ». Sa réponse m’a hantée pendant dix ans. Dix années durant lesquelles ce que je me faisais l’effet d’être une vague tsunamique a fini par être un calme océan dans lequel je navigue à ma guise et au hasard du courant.

Voilà ma dose d’humilité : accepter que je ne sache pas grand chose de plus dans une époque de surconsommation de l’information qu’à une époque où l’information était triée. Mais il nous reste encore une liberté ! Qu’il s’agisse d’un post comme d’un article, d’un livre papier comme d’une personne en chair et en os : à ne lire qu’en pointillés, on ne lit qu’à moitié.

Et si nous lisions vraiment ?

*Contactez-moi pour connaître le titre et l’auteur de ce roman que je vous communiquerai avec plaisir en échange d’une suggestion de lecture !